Brève – Soulèvement au Nicaragua

Petite brève pour vous raconter ce que j’ai vécu des évènements qui secouent le Nicaragua depuis presque deux mois maintenant.

En fait ça a commencé au moment de mon départ.
J’ai quitté la finca le samedi 21 avril au matin, avec Georgina (voir article Nicaragua et Costa Rica). Elle m’invitait au restaurant avec sa fille Christelle, pour me dire au revoir. Elle m’a dit qu’il y avait eu des manifestations dans la semaine pour protester contre un texte du gouvernement. Celui-ci annonçait en effet une augmentation des cotisations sociales et en retour une diminution des allocations de santé et de retraite. Or, si la corruption du gouvernement n’est un secret pour personne, là ils allaient trop loin, ou trop fort, en tout cas c’était trop.
Suite à des manifestations des étudiants de Managua, des manifestations (normales, pacifiques) ont ensuite eu lieu dans les quelques grandes villes du pays, Bluefields en faisant partie. Il n’y a pas beaucoup de grande ville et la majorité sont plutôt proches de la côte ouest. Et un deuxième appel à manifestation nationale avait lieu pour ce samedi 21 avril.
Moralité, la circulation allait sans doute être perturbée en ville.

Nous avons déjeuné dans un petit comedor très typique et rustique dans une ruelle du port, et puis nous sommes allées prendre un café et un shyskey (cheese cake) plus au centre. C’était vraiment un moment agréable avec Georgina et Christelle, en plus elles m’ont fait l’honneur d’un bracelet et d’une carte avec un petit mot très touchant.

En sortant du salon de thé il y avait la manifestation qui commençait en haut de la rue, et nous l’avons regardé passer.

 

Une manifestation calme, presque familiale. Et un truc m’a quand même frappé : la forte majorité de femmes dans le défilé.

 

Or, le lendemain j’ai vu plusieurs de ces affiches sur les murs :

Voler l’Etat c’est voler le peuple
Pour une démocratie sans voleur
Signé : Mouvement féministe du Nicaragua

Ceci explique cela. Quand les femmes se bougent pour elles, elles se bougent tout court. En tout cas dans un pays aussi machiste ça fait plaisir de voir que ça bouge à tous les niveaux.
Bref.

J’ai dit au revoir à Georgina qui avait plein de choses à faire et qui sans doute n’arriverait pas à tout faire dans la fin de journée. Et je suis restée avec Christelle faire les boutiques en discutant. Du coup, dans la rue d’à côté nous avons revu la manifestation remonter vers le parc central de la ville.

 

C’était calme, mais à la fin de la vidéo vous pouvez voir que des jeunes sont arrivés et se placent à l’avant du défilé. Ils sont pacifiques, mais créent quand même une autre ambiance en lançant vers le ciel des espèces de fusées/gros pétards avec un tube noir qui ressemble à une arme à feu. C’est le grand gars avec le T-shirt rouge qui le tient. Et ces fusées/pétards font un bruit d’enfer. Déjà c’est moins cool. Mais rien de grave, les gens défilent ou regardent.

A gauche il y a le gars en rouge avec son lance fusée dans la main droite

Echoppes du long de la rue

Christelle et moi avons continué à faire des boutiques, nous n’arrêtions pas de discuter, c’était un chouette moment ensemble. Et puis nous sommes allées nous acheter un jus (partout en Amérique latine on trouve des boutiques de jus de fruits et légumes) et nous sommes remontées vers le parc pour le boire là-haut tranquilles.
En traversant la grande rue qui le longe, où il y a la mairie, la préfecture (ou équivalent) et d’autres bâtiments administratifs, nous avons vu du remous du côté de la préfecture. Au début nous pensions que c’était un affrontement jeunes contre policiers ; mais non, c’était des jeunes qui lançaient des pierres sur la préfecture.
A un moment nous les avons vu débouler à toute vitesse vers le parc, tout en rigolant ; il y avait de l’amusement dans l’air. Nous avons pensé qu’il y avait une charge policière, mais pas vraiment. Simplement quelques agents avec casques et boucliers s’étaient placés devant le bâtiment attaqué pour le protéger. Mais certains jeunes voulaient continuer leur pseudo jeu de façon mauvaise. Et là on retrouve les mêmes gars que tout à l’heure, avec leur lance fusée/pétard, mais cette fois-ci ils dirigeaient le tube à la verticale, vers les policiers. Qui étaient loin, à 100-150m, mais quand même. Ce n’est plus du pacifisme.

Comme ce n’était pas très drôle et qu’on ne savait pas comment ça allait tourner nous nous sommes éloignées vers le centre du parc, sous un kiosque, à une centaine de mètres de la mairie.
Toujours en discutant de plein d’autres choses.
Pendant ce temps là, les jeunes ont commencé à lancer des pierres et autres objets sur la mairie (le bâtiment rose en coin de rue que l’on aperçoit sur la vidéo). Nous entendions les vitres se briser.
Et toujours cette ambiance entre affrontement et amusement. Il n’y avait là aucune revendication, aucune colère. Beaucoup étaient des jeunes qui trouvaient une opportunité de « s’amuser ». Mais ont-ils été entrainés, sollicités? La manifestation était finie depuis un bon moment en tout cas.

A un moment il y a eu une grande vague de jeunes courant à travers le parc, le remontant jusqu’à derrière nous pour quitter la grande rue. Sans doute que la police se mettait vraiment à l’oeuvre pour empêcher la casse ou faire des arrestations? Parce que pour le moment rien du tout. Quelques agents qui se mettent en rang d’oignons avec bouclier devant un bâtiment, mais rien d’autre. En tout cas ça semblait se calmer.

Quelques minutes après j’ai entendu des hurlements de fille, répétitifs, un peu hystériques. Là, ça faisait un effet pas normal. J’ai pensé à un accident, un blessé, ou une arrestation contestée. Mais on continuait à discuter. Et j’ai vu deux ou trois taxis arriver à toute vitesse et s’arrêter devant la mairie. Pas longtemps. Ils sont fait demi-tour et sont repartis en trombe. Bizarre.
Et puis la nuit tombait vraiment, alors nous avons rejoint la rue, qui était en effet calme à présent. Il y avait du verre partout par terre le long des murs de la mairie. Les portes en verre, le local du guichet automatique, tout avait été éclaté.
Nous nous somme dit au revoir et sommes parties dans différentes directions. Mon hôtel était tout proche.
Dans la soirée j’ai reçu un message de Christelle avec en lien une vidéo. Elle n’a rien de bien terrible mais je vous laisse le choix de la regarder ou pas, si oui en cliquant ici. (pour donner une idée la scène est moins moche qu’un film de Tarantino mais plus qu’un … je ne sais pas, il y a un mort quoi).

On y voit un journaliste, Angel Gahona, se faire assassiner en direct, alors qu’il faisait un reportage sur les évènements qui venaient de se passer. D’où les cris entendus auparavant, celui d’une compagne hurlant de douleur en voyant son ami ou collègue mort à terre.
En fait les taxis étaient venus chercher le corps, je ne sais pas pourquoi à plusieurs, mais en tout cas il n’y a pas eu d’ambulance.
Tout ceci est bien étrange. Des émeutes sans riposte, et puis le calme, un journaliste qui fait son travail et reçoit une balle dans la tête alors qu’il faisait face à un bâtiment. Très vite le bruit courrait que c’était un meurtre effectué par la police. D’autres étudiants et personnes gênantes sont mortes ce jour là dans les grandes villes.
Et puis en rédigeant cette note j’ai vu une autre vidéo (ici, là, en cliquant) faite depuis et qui explique que les meurtriers seraient des émeutiers professionnels (ah, on y revient) qui étaient cachés dans la mairie et qui ont tué celui qui, en filmant les dégâts, les filmait eux aussi, cachés dans la mairie.

Ca m’a remuée. Savoir qu’un truc pareil, aussi injuste et dramatique, s’est passé à 100m de là où nous étions, tranquilles, dans un autre monde, ça choque un peu. Le lendemain rien avait changé. C’était dimanche, les vitres de la mairie étaient cassées, il y avait un peu de sang dans une flaque d’eau après une averse, c’est tout (j’ai d’abord écrit un peu de sans, ça exprime aussi le ressenti).

Photo prise depuis le kiosque où nous discutions. Au fond on voit le bâtiment rose de la mairie

Le surlendemain je quittais la ville, direction San Carlos au sud du pays, près de la frontière avec le Costa Rica. J’ai fait du bus toute la journée. Tout était normal, comme d’habitude. Une manifestation tranquille aperçue dans une ville, une autre a bloqué la route vers la fin, en laissant passer les voitures au goutte à goutte. Mais je ne sais même pas si celle-là concernait la mouvement global. Par contre à Managua, la capitale, c’était parti pour de bon. Et de même dans les villes de Léon et Chinendega, c’est surtout là qu’il était dangereux d’aller. Les images transmises aux informations venaient de là, pas du pays en général.
Les nombreux morts ont attisé la révolte des étudiants rejoints par une partie de la population. Mais aussi des émeutiers vandalisant les magasins, permettant d’augmenter les charges contre les étudiants accusés à tort. A Bluefields aussi il y a depuis des revendications pour libérer deux jeunes incarcérés à tort.
J’ai vu le président et son épouse (qui est son bras droit) s’adresser au peuple en expliquant qu’il fallait songer à la sécurité des familles et qu’ils allaient tout faire pour arrêter les vandales qui mettent à mal le pays. Ils essayaient de retourner la situation. Qui sont les vandales, les voleurs qui mettent à mal le pays?
Ca ne prend pas.
La révolte dure malgré les morts, le peuple nicaraguayen en a marre et veut justice et démocratie. Et il lutte, lutte, sans aucun support.

Le président Daniel Ortega est un ancien sandiniste, mouvement révolutionnaire de base communiste qui a mis a mal l’ancienne dictature de la famille Somoza jusqu’à la renverser en 1979. Il est président depuis 2007 après l’avoir déjà été de 1985 à 1990. A la base il faisait partie des gentils. Mais au pouvoir, si son régime n’est pas à proprement parler dictatorial, il est complètement corrompu. L’argent est détourné, les mensonges s’empilent et les éliminations d’opposant gênants se font sous couvert.
Le Nicaragua est très pauvre, du moins les gens sont très pauvres. La jeunesse, nombreuse, est la plus touchée par la pauvreté, le manque d’ouverture, de possibilité de se former, d’évoluer, de créer. Ils sont de l’ère des technologies et du temps qui va vite, mais sont coincés par un système qui leur vole leurs droits et leur avenir. La drogue s’étend (crack), et avec elle la violence, car un addict en manque et sans argent est presque forcément un agresseur.

Ce qu’il se passe au Nicaragua est très triste.
Et ce qu’il se passe au Nicaragua est porteur d’espoir. Est sain. C’est la crise qui dit non, c’est la crise qui prend position, c’est la crise qui dit ce qu’elle veut.
Maintenant, il faut espérer que ce qu’il se passe aboutira à quelque chose de positif pour le peuple. Que ça aboutira à la destitution de la famille Ortega d’un pouvoir qu’elle outrepasse. Et que les changements de la société suivront pour du meilleur.

Pour cela, aidons-les en relayant les infos. Ne les laissons pas seuls. L’ennemi contre lequel ils peuvent peu de chose est le silence sur ce qu’ils vivent.

 

 

 

 

2 thoughts on “Brève – Soulèvement au Nicaragua

  1. Que dire … il y a un tel décalage entre nos vies de tous les jours et celle que tu “traverses” en ce moment .
    Tu es nos yeux .. continue à nous les ouvrir pour aller au delà de cet horizon qui nous cadre .
    Bises à toi et merci … go on !

    • Maryvonne

      Merci David, de me dire que ça t’apporte quelque chose de me lire, et de me motiver à continuer. Ca me fait vraiment plaisir et chaud au coeur <3
      Je ne serai jamais tes yeux parce que tu verrais les choses encore différemment que moi. Mais peut-être qu'à travers mes yeux tu vois aussi des choses que tu ne soupçonnais pas. Et en ce sens tu es aussi mes yeux quand tu me parles de toi, l'univers qui est le tiens est tout aussi réel et tout aussi important. Ton monde et ce que tu vis m'intéresse tout autant, car c'est un univers que je ne connais pas.
      Bises, go on too, where you decide to go!

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