D’anges et de la route

Finalement j’ai quitté Boreland le 3 au lieu du 5 août ; il n’y avait plus de travaux urgent à faire et Sophie avait d’autres chats à fouetter (elle est quand même barge cette expression) avec la venue d’amis et la préparation des 40 ans de son gendre à la fin du mois.
Sophie et Gina m’ont déposée à Lockerbie à 10h le matin, j’ai marché jusqu’à la sortie de la ville pour tendre le pouce au lieu de prendre le bus. Sophie était septique parce qu’on ne voit pas beaucoup d’auto-stoppeur dans son coin et que les gens n’ont plus l’habitude. Oui, mais moi j’avais envie et je le sentais bien. Ceci dit, dés que les gens doutent ils arrivent à me contaminer un brin, mais de moins en moins parce que je vois bien que si je le sens et bien ça marche.

Arrière de la maison de Sophie, que j’aime beaucoup (la maison et Sophie 🙂

Donc j’ai tendu le pouce, pas très à l’aise, mais travaillant intérieurement pour émettre sérénité, confiance et bienveillance. Au bout de 20 min les voitures continuaient à défiler avec, il est vrai, un air de se demander ce que je pouvais bien faire là au lieu de prendre le bus comme tout le monde. Mais je suis têtue et quand je commence un truc je vais jusqu’au bout. Never give up, comme dit la chanson.

Puis une voiture s’est arrêtée, au volant il y avait Fiona avec qui j’ai bien sympathisé durant la demie heure de route jusqu’à Dumfries. Elle vit à la campagne avec son compagnon Paul et son fils de 2 ou 4 ans, je ne sais plus. Ils ont 6 agneaux en ce moment, récupérés comme animaux de compagnie parce qu’ils sont végétariens. Je crois qu’ils les ont sauvé de l’abattoir ou un truc comme ça. Ils ont aussi des poules et cultivent leurs légumes. Ca ne fait pas très longtemps qu’ils ont acheté ce lieu et ils s’y sentent bien, même si c’est beaucoup de travail de tout gérer ; ils en avaient marre de la ville. Fiona savait que son arrière arrière arrière arrière grand-père avait vécu dans le coin alors comme son père s’intéresse à leur généalogie il a approfondi ses recherches et, chose incroyable, il s’agit de cette même maison. Elle dit que quand elle regarde les vieux arbres ou les vieux murs elle se demande si ce n’est pas son aïeul qui les a planté ou construit. Quelque fois son fils fait coucou par la fenêtre, elle lui demande qui il salut et il répond « ben, le grand monsieur là, sous l’arbre » mais elle, elle ne voit personne.

Lockerbie, il fallait quand mettre sur le net une photo autre que celle du drame de 1987

Fiona m’a déposée à la gare ferroviaire de Dumfries en me disant que c’est de là que partent les bus pour Stranraer (ville que je voulais joindre pour prendre un ferry le lendemain). Etonnant à quel point les gens n’ont pas du tout confiance en la réussite de l’auto-stop. J’ai regardé les horaires et il y avait un bus une demi-heure plus tard. Le temps de cogiter un peu un homme de service vient vers moi pour me demander où je veux aller, et me montre les horaires, et voit que le prochain bus est dans une demi-heure, et me propose d’aller attendre dans un petit jardin fleuri de la gare ferroviaire. Je le suis, et il m’explique qu’il fait partie de l’équipe des jardiniers de la compagnie ferroviaire, dont la charge est de faire de jolies gares. Et il est vrai que la gare est charmante et colorée. Le petit jardin fleuri est magnifique, et il me montre une petite pancarte parmi les fleurs à la mémoire de son père. On échange un brin, je lui raconte mon voyage en cours. Il me dit qu’il est de Cornouaille et s’appelle Louis, un prénom français. Alors je lui dis que mon deuxième prénom est Louise et fricfrac, l’affaire est dans le sac, on est amis. Il me laisse attendre et repart à ses parterres. Pour moi là question ne se posait plus : j’allais prendre le transport en commun, tout m’y poussait.

Ma salle d’attente

A la mémoire de Mr Wall (père)

Un peu plus tard, à peine installée dans le bus, Louis monte aussi pour me donner sa carte, avec son adresse courriel et son site web, en me disant qu’il aimerait bien rester en contact parce qu’il est très curieux de mon voyage, en particulier de la traversée à la voile. Un homme vraiment charmant, poli, très british ; plus tard je lui ai envoyé les adresses de mes sites et j’ai regardé le sien : à vous d’admirer son travail 🙂

A Stranraer rien de spécial ; une petite chambre pas terrible mais pas chère au dessus d’un pub, et puis le ferry le lendemain en début d’après-midi. J’ai flâné et ai regardé une dernière fois les écossais passer dans les rues. Il n’y a que deux heures de traversée jusqu’à l’Irlande du nord, avec deux destinations possibles : Belfast ou Larne (un peu plus au nord, à l’entrée de l’estuaire). J’ai choisi Larne parce que je n’avais pas envie de grande ville. Mon objectif était de rejoindre le Connemara en auto-stop et d’y rester quelque jours.

Port de Stranraer. Au large un ferry en route pour l’Irlande. Au fond à gauche un autre ferry dans le port de Cairnryan où ont lieu les départs.

J’ai débarqué à Larne à 15h30 le vendredi 4 août puis ai marché en direction de la sortie de la ville. Pas facile de sortir d’une grande ville en auto-stop. J’espérais trouver une rocade, un lieu où tendre le pouce mais pas trouvé. Et puis, alors que je marchais, une voiture avec une gentille dame et sa mère s’est arrêtée pour me demander ce que je pouvais bien faire à marcher avec mon gros sac au bord de la route. Elle était prête à me déposer quelque part mais je n’allais pas dans sa direction et elle devait déposer sa mère… elle était tellement embêtée et soucieuse pour moi, elle me disait de prendre le train, mais le train allait à Belfast. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, que j’allais me débrouiller d’une façon ou d’une autre. Elle est repartie, elle et sa mère un peu éberluée de savoir que je voulais faire du stop jusqu’au Connemara.
La route s’est vite transformée en quatre voies, s’était un plutôt ingérable. J’ai vu une gare pas loin, je suis allée voir les lignes et horaires : une seule ligne pour Belfast, un train allait arrivé. J’ai regardé vite fait les arrêts sur le trajet et ai repéré une petite ville de laquelle je pourrai repartir plus facilement en stop le lendemain. J’ai donc pris le train et suis descendue à Clarrickfergus. Maintenant il fallait trouver où dormir. Il était 17h, il faisait beau, j’étais en Irlande, je me sentais bien.

Côte irlandaise vue depuis le ferry

J’ai regardé sur le site Couchsurfing (quand j’étais dans le train en fait) et ai trouvé un hôte fiable. Je lui ai envoyé un message mais c’était pour le jour même, j’avais peu de chance. J’ai regardé sur l’appli Booking pour voir les hôtels : minimum 90 livres la nuit, argh. Je marchais dans la ville, sans attrait à part un reste de vieux château fort, mais sympa avec des rues semi-piétonnes. J’ai vu un pub avec terrasse ensoleillée, je suis entrée. Autant dire qu’avec mon sac sur le dos, à 18h un vendredi soir, je ne suis pas passée inaperçue. J’ai déposé tout ça près d’une table dehors et suis allée chercher une sparkling water (eau gazeuse) au comptoir. Autour de moi les pintes défilaient. Mais pas mal de femmes buvaient du vin, de grandes doses dans des grands verres à pieds.
J’ai siroté mes bulles au soleil. Esprit tranquille de savoir qu’au pire je serai dans un hôtel super confortable amputant mon budget. Au mieux quelque chose d’autre arriverait. J’ai demandé à la serveuse venue fumer sa clope si elle connaissait un hôtel pas trop cher et elle m’en a indiquée un juste de l’autre côté de la rue. Déjà une avancée, je débourserai moins que 90 livres.
A la table d’à côté il y avait un couple qui discutait en buvant ; elle du vin rouge (une bouteille entière presque finie à côté d’elle), lui un truc avec soda et glaçons (j’ai su après que c’était du rhum). Au bout d’un moment il s’est tourné vers moi pour me demander si j’attendais quelqu’un, étais en vacances, enfin en gros qu’est-ce que je faisais là. J’ai su après qu’ils avaient discuté un bon moment en se posant toutes les questions du monde, la plus importante étant est-ce que j’étais pommée ou pas. Alors je leur ai raconté ce que je faisais là, que j’attendais une réponse pour une chambre, que sinon j’irai à l’hôtel. Il m’ont dit de ne pas aller à celui de l’autre côté de la rue, il est nul. Ils y sont allés une fois : la douche ne marchait pas, 50 livres la nuit et sans petit-déjeuner, un scandale. Intérieurement ça m’était égal. Mais les voilà partis à réfléchir pour moi à la meilleure solution, et à partir de là je n’ai fait que regarder un film se dérouler devant moi, dont j’étais un des principaux personnages mais qui ne demandait rien et recevait tout, incroyable.

Château de Clarrickfergus. Ca ne vaut pas spécialement le détour mais je n’ai pas beaucoup de photo de mon voyage, je meuble un peu.

La femme a regardé avec son téléphone les tarifs d’autres hôtels mais rien trouvé de mieux, tous étaient encore plus onéreux. Une jeune femme arrivée pour fumer sa clope s’est mise de la partie et a cherché sur son téléphone un B&B pas cher, une main sur mon épaule pour me faire comprendre qu’il ne fallait pas que je m’inquiète, ils allaient me sortir de là. J’étais d’un calme pas croyable, mais ils m’attribuaient la peur que ma situation suscitait en eux. Elle cherchait, cherchait, recherchait, pendant ce temps là le couple discutait, et il a finit pas lâcher « vient à la maison, tu peux venir dormir chez nous. Si ça ne te dérange pas qu’on fume et qu’on boive tu peux venir, pas de problème, ne t’inquiète pas. Sauf si ton gars te réponds bien sûr mais sinon il y a une chambre chez nous. Tu veux boire quelque chose ? ». Et là, la jeune femme qui cherchait un B&B a remis sa main sur mon épaule pour me dire « c’est bon, tu peux dormir chez eux, ne t’inquiète pas ».

Si c’était un film ce n’était que la bande annonce.

Donc me voilà à boire un coup avec James, irlandais du nord pure souche de père en fils, et Antoinette, sud-africaine venue vivre avec James. Il a 60 ans, elle 56. Ils se sont connus il y a 35 ans (il a un peu voyager pour son travail), sont tombés amoureux, mais la vie faisait qu’ils n’ont pas pu rester ensemble, alors ils ont fait leur vie chacun de leur côté. Antoinette a quatre enfants (qui vivent en Namibie) et James un (que j’ai rencontré car il était aussi dans le pub). Elle m’a racontée qu’il y a deux ans elle était à un tournant de sa vie, à nouveau célibataire et ayant vendu son affaire, et James l’a contactée via internet. Il était lui aussi séparé et comme elle n’avait pas de projet à ce moment là il lui a dit de venir le rejoindre en Irlande. Et c’est ce qu’elle a fait. Et c’est un vrai couple d’amoureux, plein d’humour, c’était la première fois que je rigolais autant depuis le début de mon voyage. Comme elle n’a que des visas touristiques de 6 mois elle rentre en Afrique du sud à chaque fois pour refaire une demande et revenir. On a dû rester 2 heures de plus avant de partir. Les verres défilaient devant eux, j’avais bien vu qu’ils étaient déjà ivres, mais droits dans leurs bottes et très cordiaux. J’avais entièrement confiance en eux. James ne comprenait pas et ne comprends toujours pas à l’heure qu’il est, que je puisse voyager seule en stop. Pour lui je risque trop de me faire agressée, volée, violée, tout ce qu’il y a de pire. S’il était mon père il m’aurait interdit de partir. Antoinette (dont le deuxième prénom est Germaine et qui rigole des vieux prénoms français que sa mère lui a donné) me comprenait et me disait que j’avais raison de faire ça avant la ménopause. Elle aurait bien voulu le faire mais maintenant c’est trop tard, pense-t-elle. Dans sa jeunesse elle faisait également du stop régulièrement ; elle connait. Elle comprenait ma démarche et voyait que j’avais la bonne présence pour le faire. Etre en sécurité c’est aussi un état d’esprit, un état d’être que l’on dégage et qui n’attire pas les ennuis. Nous avons pas mal partagé nos impressions là-dessus.

Le Central Bar à Clarrickfergus. On ne dirait pas comme ça mais il peut s’y passer des trucs fabuleux.

Puis nous sommes partis en taxi, direction un take-away asiatique pour embarquer nos repas : pour eux pas question que je paie le mien ! Le taxi nous a attendu et nous a emmener chez eux. Une petite maison qui ne payait pas de mine, très simple, mais très fonctionnelle et agréable. Rien à voir avec ce qu’ils m’avaient décrit : ne fais pas attention, c’est pas un palace, je n’ai pas eu le temps de faire le ménage, etc. ; je pensais trouver un taudis, mais pas du tout.
James était aux petits soins. Antoinette m’a dit que c’est la première fois qu’ils invitent quelqu’un, il ne veut jamais. Et là c’est lui qui a proposé en premier. Il m’a proposée de profiter de leur baignoire pour prendre un bain avec plein de bulles, mais Antoinette lui a dit qu’elle n’avait pas nettoyé la baignoire. Il faisait des aller-retours entre la cuisine et la TV du salon alors on n’a pas trop fait attention, mais un quart d’heure après il est revenu en disant que le bain était près : il avait nettoyé la baignoire et fait coulé l’eau avec du bain moussant. J’avais rien demandé !
Voila comment je me retrouve dans un bain chaud, avec plein de mousse, une bougie pour seul éclairage (ça relaxe, Antoinette fait ça), dans un faubourg d’Irlande du nord, et que je rigole toute seule de ce que je suis en train de vivre. Pour couronner le tout le fourgon du marchand de glace passe dans la rue à ce moment là en diffusant sa musique enchantée pour attirer les enfants. C’est presque du fantastique, genre Tim Burton.
Et puis je remercie, vivant en conscience non pas le cadeau mais tous les cadeaux que je reçois là, à travers cette rencontre. Nos discussions, nos fou rires, et tout ce que ce couple pas très fortuné me donne, en toute confiance, sans m’avoir jamais vu avant.

Clarrickfergus est sur la côte ouest du grand estuaire au fond duquel est installée Belfast. De nombreux gros bateaux y défilent dans les deux sens.

James travaille tous les jours, samedi et dimanche compris. Il prend le train pour Larne à 7h tous les matins, alors je lui ai dit aurevoir avant d’aller me coucher mais il était bien loin dans son ivresse à ce moment là. Il sait qu’il est alcoolique, mais comme dit Antoinette c’est plus que culturel en Irlande. Ils grandissent avec ça, tous. Elle prie pour qu’il arrête de s’éteindre tous les soirs avec des alcools forts. Elle, elle ne boit pas tous les jours et ne fume que quand elle boit. Quand elle est seule en Afrique du sud elle ne boit rien et ne fume rien. La vie de James entraîne la sienne. Elle l’aime et c’est vrai que c’est quelqu’un de vraiment chouette, mais l’alcool est sans doute en train de tout gâcher ; elle s’en rend compte, mais elle espère un changement. Pour elle notre rencontre est peut-être un début, parce que depuis ils parlent de la vie.
Comme tous les soirs il va dormir dans le canapé du salon en ronflant très fort jusqu’au lendemain où il sera impeccable pour aller au travail. Il laisse toujours une cuisine propre et rangée derrière lui. Normalement Antoinette dort dans la chambre à l’étage, pour se préserver des ronflements, mais ce soir là elle me laisse la chambre en me disant que si elle dort mal elle aura le temps de se reposer le lendemain. A ce stade c’est encore moins la peine de discuter.
J’ai offert un petit objet à Antoinette, que j’avais acheté dans un centre bouddhiste près de Boreland en sachant que d’une façon ou d’une autre il allait me servir un peu plus tard. Ce plus tard c’était maintenant, pour elle. Elle était très touchée, et me remerciait autant que je la remerciais parce qu’apparemment j’ai eu des mots qui lui ont ouvert des portes à l’intérieur ; elle a compris des choses et pour elle s’était le sens de ma présence chez elle.

Oui, il faut que je meuble en photo. Mais j’ai là aussi l’occasion de 1) montrer à quelle point la plupart des villes et villages font attention à leur présentation en Irlande et Grande Bretagne et 2) dédier ce beau bouquet à Antoinette <3

Le lendemain j’ai bu un thé et suis repartie, direction un supermarché parce que je me suis rendue compte que j’avais oublié l’adaptateur de prise à l’hôtel de Stranraer, du coup mon téléphone était à peine chargé, pas pratique pour regarder la carte.
J’ai fait mes courses puis ai gagné la sortie de la ville pour enfin tendre le pouce, direction l’ouest. Il devait être autour de 11h30. Un couple genre bourgeois (belle voiture, vêtements classiques sans un pli, coiffures nickel, etc.) s’est arrêté. Ils pouvaient m’avancer sur ma route, ou du moins me placer sur la motorway qui relie Belfast à Londonberry. Je voulais passer par Cookstown mais pour eux ce serait plus facile et plus rapide de passer par Londonberry. Je n’aime pas passer par les grandes villes parce que c’est toute une affaire pour en sortir, mais pourquoi pas, j’écoute.
A peine partis l’homme me demande si j’ai besoin de charger mon téléphone, en m’indiquant son propre chargeur branché à la voiture et qui était aussi pour iphone ; pas croyable, ça tombait plus que bien. On a échangé, j’ai raconté mon voyage, l’objectif de Gibraltar en septembre pour rejoindre un voilier, ma ferme, la transmission, etc. Ca les a intéressé d’entendre un projet pareil, le côté pas de date, pas de programme fixe. Eux ils allaient dépenser de l’argent aux courses dans une ville plus au sud-est de ma destination.
Il y a beaucoup de courses de chevaux en Grande Bretagne et les gens parient beaucoup. Ca a été la cause de divorce de James d’ailleurs, car en plus de boire il peut dépenser de grandes sommes aux courses. Antoinette était contente car ça faisait quatre semaines qu’il avait arrêté de jouer. Dans toutes les villes traversées depuis mon arrivée en Ecosse j’ai vu des bars spécialement destinés aux paris sur les courses de chevaux. Pas un PMU comme en France, mais des salles avec toutes les courses en direct, les tableaux avec les mises, les listes des chevaux avec les noms des entraîneurs et des jockeys, etc. Tout comme sur place mais à distance.
Bref, mon premier couple de chauffeurs a été adorable. Avant de me lâcher à l’entrée de la motorway ils ont fait un détour pour me présenter la zone d’activités d’à côté où je pourrais trouver magasins, hôtels, office de tourisme, etc, au cas où personne ne me prenne ou si j’en ai marre. Et puis ils m’ont déposée sur un gros rond point servant d’échangeur, en me souhaitant bonne chance.

En Irlande comme en Grande Bretagne les églises peuvent être reconverties en n’importe quoi d’autre : boutique, restaurant, ici en office du tourisme.

Devant moi un grand panneau indiquant Londonberry M22. Normalement la route bifurque pour aller soit vers Londonberry soit vers Cookstone, mais là seule Londonberry est indiquée. Ok, sans doute un signe que mon plan est en train de changer.
Les voitures passaient en continu et rapidement. Deux ou trois m’ont klaxonnée, avec des jeunes hilares à l’intérieur ; je n’avais pas envie d’entendre ce qui pouvait les faire rire mais je souriais quand même en les regardant parce que eux aussi me faisaient rire, en fait. Zéro stress, juste un pointe de doute me demandant si j’étais bien au bon endroit pour trouver une voiture sympa. Pourquoi m’avaient-ils montré cette zone d’activités, au fond ? Au royaume des signes l’interprétation n’est pas toujours facile. Mais en fait il s’agit de regarder en soi et de suivre ce qui nous attire le plus. Pas le plus facile, le plus logique, le plus sûr a priori, mais ce qui nous attire le plus. Et moi je voulais faire du stop, continuer ma route de voiture en voiture.

Après 20 ou 30 minutes d’attente une voiture s’est arrêtée, genre voiture pourrie déglinguée, avec un homme à l’air cool et sympa à l’intérieur. Il n’allait pas très loin mais il pouvait m’avancer jusqu’à l’échangeur suivant. Ok, super, merci !
J’ai un peu raconté mon voyage, la Norvège, la future traversée de l’Atlantique, etc. Ca lui a beaucoup plu. Mais on n’a pas discuté longtemps, il est ressorti de la quatre voies et m’a laissée au bord d’un nouveau rond-point servant d’échangeur, mais pas à proximité d’une grande zone d’activité : pas un chat. Ceci dit, je préférais. Quitte à attendre je préfère entendre les oiseaux et le vent devant un bitume vide que le trafic incessant d’auparavant. Devant moi cette fois-ci un grand panneau indiquant Londonberry ET Cookstone. Ok, je garde mon idée de départ, je suis plus attirée par Cookstone depuis le début. Par la route plus intérieure, plus petite, traversant de plus petites villes moins touristiques.

L’eau des cours d’eau est particulièrement claire en ce pays.

Je n’ai pas attendu longtemps non plus avant qu’un autre couple genre bourgeois (belle voiture, vêtements classiques sans un pli, etc.) s’arrête. Ils n’allaient pas jusqu’à Cookstone mais une ville juste avant ; ils prenaient donc la direction de Cookstone à la dite bifurcation mentionnée plus haut donc avec eux c’était clair : mon idée de la route intérieure se concrétisait. Je leur ai raconté mon voyage, ma ferme, la Norvège, la traversée de l’Atlantique, etc. Ca les a beaucoup intéressé. Avec inquiétude la femme m’a demandée confirmation que je faisais bien attention, ne montais pas avec n’importe qui, pas avec des routiers ou des hommes seuls ? J’ai répondu que oui je faisais bien attention et que je ne montais pas avec n’importe qui, mais n’ai pas engagé la discussion sur le fait que monter avec un homme seul n’est pas forcément dangereux. Ensuite j’ai réfléchi à ça, le fait de n’avoir spontanément pas dit toute la vérité. Mais j’ai conclu que dans ce cas ce n’était pas si mal. Je préfère passer le message que mon voyage est possible, même pour une femme seule, que de le décrédibiliser au yeux de cette femme avec plein d’a priori. Ma démarche lui a parue intéressante et sensée, au lieu d’intéressante et stupide. Mais il est vrai que je n’aime pas paraître stupide, ces regards ne glissent pas sur moi, mon côté un peu susceptible, un reste de manque de confiance en moi. Je pense que je vais guérir ça au cours du voyage, je crois que j’ai déjà fais des progrès. Particulièrement à travers les voyages en auto-stop.
Ils ont également été adorables, en faisant un détour pour me laisser à la sortie de la ville où ils s’arrêtaient et non à l’entrée. Je me suis encore retrouvée au bord d’un rond-point mais un petit cette fois-ci, sur une route deux voix classique, plus campagnarde. J’ai tendu le pouce mais ai arrêté assez vite : envie de faire une pause, de manger (je ne prend pas de petit-déjeuner alors je commençais à avoir faim), je prendre un peu mon temps. Mine de rien, faire du stop prend de l’énergie en attention, état d’alerte intérieure, en qualité de présence au monde, qualité de communication, etc. Surtout en parlant une langue étrangère.

Il y a encore pas mal de cabines téléphoniques en Irlande, et des toilettes publiques bien indiquées, ça sert beaucoup sur la route 🙂

Je me suis donc assise un peu en retrait du bord de route et ai commencé à manger. Mais au bout de dix minutes une petite voiture trois portes s’est arrêtée avec un vieux monsieur à l’intérieur. Il avait le pire accent que j’ai jamais entendu depuis le début de mon voyage, alors je ne peux pas vous dire exactement ce qu’il m’a dit, mais c’était un truc du genre « vous allez où ? Il ne faut pas rester là, montez, je vous emmène ». Bien sûr, vue la situation j’ai fait attention au bonhomme, je ne lui avais rien demandé après tout. Mais c’était un petit monsieur positif et réellement attentionné. Son idée du monde n’était pas la mienne, mais il était bienveillant. Il allait bien jusqu’à Cookstone et il me demandait où j’allais à Cookstone ; vu l’heure (autour de 14h) je lui ai dit que j’allais essayé d’aller plus loin, Omagh au moins. Il est tombé des nues ; il voulait me sauver du bord de route et je lui disais que je voulais y retourner. Il avait l’air de comprendre mon anglais plus que je ne comprenais le sien alors on a quand même échangé. Je lui ai un peu raconté mon voyage. Il m’a racontée qu’il avait eu une ferme, il a aussi travaillé pour un vendeur (ou il était lui même le vendeur?) de John Deer (marque de tracteurs très appréciée dans le milieu agricole). Alors je lui ai dit que j’avais été maraîchère et que j’avais aussi eu un tracteur, mais un Ford. Il était agréablement surpris et m’a demandée « quelle puissance ? » « pas puissant, un vieux petit tracteur » « ah ok, 4000 ou 5000 sans doute ; et qu’est-ce que tu cultivais, des carottes ? » a-t-il en pouffant, comme si cultiver des carottes était un truc plutôt drôle. « Oui », ai-je répondu fièrement, parce que c’est pas pour dire mais le soir en rentrant chez eux les céréaliers et les éleveurs en tout genre mangent bien de la soupe avec des carottes dedans et pas du foin.
En arrivant à Cookstone il m’a quand même demandée si je ne voulais pas qu’il me dépose à la station de bus, mais non merci. Alors il est allé à la sortie de la ville sur la route d’Omagh en me racontant que c’est très loin, c’était plutôt sans espoir, etc. (30-40 km, pas énorme quand même). Lui il allait boire un thé dans un hôtel très cosy au centre d’un parc bien vert, également situé à la sortie de la ville sur la route d’Omagh (on est passé devant), alors il m’a proposée de venir boire un thé avec lui. Très sympa. Mais je lui ai dit que je préférais continuer ma route tant qu’il était encore tôt.
On s’est séparé, sur un bas côté servant aussi de parking : pratique pour le stop, et pour finir mon repas.

Vieux pont. L’Irlande est aussi un pays de vieille pierres. J’imagine très bien un chevalier de la table ronde passer dessus.

Une fois rassasiée j’ai retendu le pouce. Je me sentais bien. Après un quart d’heure j’ai entendu quelqu’un me parler derrière moi, c’était un jeune homme dans les 25 ans, qui venait d’une voiture arrêtée 50m plus loin. Je n’avais pas remarqué son arrêt ; ils ont du décider de freiner juste après être passé devant moi. Je me suis dirigée avec lui vers le véhicule trois portes, il s’est présenté comme étant Cross (ou Ross?). J’ai salué et remercié la jeune conductrice aux vêtements noirs et nombreux percings et me suis glissée à l’arrière. Ils allaient à Omagh, impeccable. Mais ensuite aucun échange. Musique techno, discussion entre eux à l’avant et moi je regardais le paysage défiler. C’est pas mal aussi comme version, ça permet de réfléchir, faire un peu le point intérieur et voir le pays. C’est rigolo de surfer entre les différents mondes que les conducteurs m’offrent avec leur propre mode de vie. Ici, prendre quelqu’un en stop devait entrer dans la catégorie action cool à faire. Alors ils le faisaient, pour mon grand bonheur, en ne cherchant rien d’autre que rendre ce service.
A Omagh ils m’ont déposée au centre ville. Il était dans les 15h, je pouvais pousser plus loin, mais j’avais envie de faire un tour dans cette petite ville aux consonances celtiques, et puis boire un thé.

Au bord d’un parc il y avait une fête, beaucoup de gens dont beaucoup d’enfants, des vendeurs de confiseries et de viennoiseries, de la musique live avec des groupes locaux. Je ne me suis pas beaucoup attardée et ai rejoint la rue principale où j’ai trouvé un Café avec des tables sur la rue ; j’ai posé mon sac en terrasse et suis allée chercher un thé et un scone, photo à l’appui sur Instagram et Facebook. Vers 16h j’ai repris mon sac et ai marché jusqu’à la sortie de la ville pour retendre le pouce, direction Enniskillen, avec la décision de ne pas aller plus loin.

Extrait de l’animation musicale à Omagh

Je n’ai pas attendu longtemps encore une fois ; une petite dame charmante, genre bien rangée (vêtements classiques, coupe au carré avec serre-tête), s’est arrêtée pour me demander où j’allais : elle passait par Enniskillen et voulait bien me déposer. Nous avons bien discuté toutes les deux, elle a été très intéressée par mon voyage, la ferme, la transmission. Elle me posait plein de questions et répondait « excellent » ou « very good » à toutes mes réponses. Je ne sais pas combien de « excellent » et « very good » elle a dit, mais c’était au point que c’est le premier souvenir qui me vient d’elle et que si je ne l’avais pas sue irlandaise pure souche j’aurais pensé qu’elle manquait sérieusement de vocabulaire. Ceci dit il était agréable de recevoir son enthousiasme à l’écoute de mon aventure.
Elle m’a laissée au centre de Enniskillen en me souhaitant bon voyage et bonne chance pour la suite.

J’ai parcouru la rue principale dans un sens pour chercher un petit hôtel, genre pas cher au-dessus d’un pub : rien. Alors j’ai fait demi-tour et la même chose dans l’autre sens (j’étais arrivée par le milieu) : rien. J’ai posé la question à une dame qui après courte réflexion m’a indiquée un hôtel à la limite de la ville mais à l’autre bout, dans la première direction que j’avais prise. D’après les infos obtenues avec mon téléphone celui-là avait des premiers prix à 100 euros, je n’étais pas ravie. Mais la fatigue et l’envie d’une bonne douche me faisaient aussi rêver d’un lieu confortable.
En me dirigeant vers l’hôtel en question je me suis arrêtée dans un Fish and Chips pour reposer la même question : même réponse. Alors j’ai marché d’un bon pas vers l’hôtel (pour précision mon sac fait 14 kg, j’avais hâte de le poser) qui n’était pas chic mais presque. Disons un motel très confortable. En chemin je me suis me suis posée la question de demander une chambre ou une chambre pas chère : j’ai lâché prise là-dessus aussi et ai juste demandé s’ils avaient une chambre de disponible.

Château d’Enniskillen et aperçu d’un des lacs qui couvrent la région (photo prise par un matin pluvieux)

L’hôtesse d’accueil m’a répondue avec embarras parce qu’il n’y n’avait plus de chambre dans l’hôtel même, il restait juste une toute petite chambre indépendante (self catering, c’est à dire sans les services de l’hôtel comme le petit-déjeuner par exemple) dans le bâtiment d’à côté, à 75 euros la nuit. Parfait pour moi ! Moins cher que sur le web et je ne prend pas de petit-déjeuner de toute façon. Et puis tant pis pour la toute petite chambre, sans doute que les toilettes et la douche était sur le palier vu son embarras à me proposer ça, mais pas grave. J’ai réglé, j’ai eu non pas les clefs mais les cartes à glisser dans la porte pour l’ouvrir et suis aller rejoindre mon petit havre de repos. En fait la chambre était normale, avec un immense lit confortable comme je n’ai jamais eu pour le moment dans ce voyage, toilettes et douche perso dans la chambre, réfrigérateur pour ranger mes légumes et la boîte d’houmous que j’avais dans mon sac, une bouilloire électrique avec thé, café, lait, sucre : le pied. Ca valait largement 75 euros et même si j’aurais préféré dépenser moins je ne me suis pas arrêtée là-dessus : j’ai savouré et j’ai remercié. Et j’ai très très bien dormi.

Le lendemain une autre journée de voyage m’attendait pour rejoindre le Connemara. Je la raconterai dans un autre article, celui-ci est déjà bien long je pense.
Toujours est-il que je me sentais vraiment bien. Ravie des belles expériences et des bons retours que j’avais vécus au cours des deux derniers jours. Ravie et rassurée par le fait que je peux aller vers les autres sans avoir peur de déranger ou trop demander ; j’ai eu l’impression d’apporter aussi quelque chose, une ouverture, une possibilité, un exotisme, l’info que oui il y a des gens qui lâchent tout et voyagent. Et chaque personne m’ayant aidée à avancer fait partie de ce voyage, elle y contribue sur quelques km, elle le crée avec moi. Je le ressens comme sur ma ferme : je suis une pièce centrale de l’histoire, mon histoire en création, mais elle n’existerait pas sans toutes les personnes que je rencontre et qui font réellement que cette histoire existe.

Merci à tous ces anges.

Route dangereuse ?
Jusqu’à présent Route d’anges : heureuse !

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The end en musique : scène de rue écossaise à Stranraer, un peu avant d’aller prendre le ferry pour l’Irlande :

4 thoughts on “D’anges et de la route

    • Maryvonne

      Avec cette forme de voyage c’est tout nouveau pour moi, la surprise et l’aventure en permanence, c’est très prenant. Une bonne école pour vivre au moment présent et accepter ce qui vient. Du coup j’avais envie de tout raconter, parce que tout m’a enthousiasmée 🙂

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