Le jardin de Birgitta

A Børselv j’ai été accueillie par Birgitta et son magnifique sourire franc et chaleureux. C’est elle qui gère les demandes et arrivées de WWOOFers. Elle échange avec eux, les accueille et les conduit le plus souvent chez Svanhilt et Bjønar, un couple voisin qui débute une petite ferme d’élevage de moutons. Le gros du travail est là.

Je suis arrivée juste avant l’arrivée de l’été. Il faisait froid, il neigeait encore un peu ou tombait de la pluie glacée. Le printemps (ce temps hivernal en France est le printemps en Norvège) s’est prolongé anormalement cette année. Résultat : rien n’était fait encore au jardin, il y avait un mois de retard.

Ma place a donc d’abord été chez Birgitta et son époux Randolf, en tant que connaisseuse experte et green master (comme disait Bjørnar) et tout le tralala pour aider Birgitta à mettre les cultures en place. J’avais l’impression d’être sur un piédestal.

 

Birgitta ponce, huile et peint les planches qui serviront à construire de nouvelles boîtes pour le jardin, sous les yeux de Randolf. En arrière plan une deuxième serre en préparation, plus grande. Peut-être pour l’année prochaine?

 

Parce que côté légumes, il ne s’agit pas d’une ferme, mais d’un jardin. Le but est d’avoir pour les deux foyers des légumes à portée de la main, frais et sains, dans ce pays qui en produit peu, rarement en bio et où ils se vendent chers. Etonnement les légumes bon marché en France sont ici particulièrement chers : plus de 6€/kg de pomme de terre, idem pour les carottes. Un concombre non bio est dans les 2€, un chou chinois non bio dans les 3,50€, les pommes non bio dans les 2€, etc. Je donne de mémoire les produits que j’ai acheté, c’est à dire les moins chers.
Or, Birgitta et son entourage sont convaincus que notre santé est entre nos mains et pas celles des médecins, et que l’alimentation joue ici un rôle primordial. Il leur faut donc des légumes bio auto-produits, dans ce bout du monde où la belle saison dure 4 mois avec une nuit absente. Ce jour permanent aide, sauf pour certains légumes qui exigent de la nuit comme les épinards, la moutarde, les choux chinois. Il faut les couvrir tous les soirs et les découvrir tous les matins.

 

Semis de carottes, betteraves et panais sous voile P17 et plantation de persil frisé.

 

Quelques jours après mon arrivée la remontée de température a commencé et on a pu s’y mettre. Birgitta a organisé son jardin en un quinzaine de boîtes délimitées par un coffrage de planches qui lui permettent de préparer un bon sol assez épais à l’intérieur et de planifier ses rotations.
Dans ces boîtes nous avons semé des carottes, betteraves, panais, aneth, épinards, pois, ail, et planté ce que Birgitta avait préalablement semé en pépinière : salades, oignons blancs, poireaux, chou kale, brocoli, chou-fleur, chou cabus, persil, bettes, céleri branche, pomme de terre, chou chinois, moutarde, courgettes (2 plants). Dans deux boîtes il y avait déjà des fraisiers qui ont redémarré après leur congélation hivernale. A côté des boîtes il y a aussi un espace pour une plus grande culture de pommes de terre (50m2), classiquement à même le sol.
Il y a aussi une petite serre de 10-15m2 qui après avoir servie de pépinière (chauffée avec deux radiateurs) a pu héberger en pleine terre des plants de concombres (3 plants), tomates (une 10ne), poivrons (une 10ne), basilic, courgette (1 plant) et pastèque (1 plant), patate douce (1 plant). Dans cette serre il y a aussi deux figuiers en pot avec deux figues sur chaque arbuste (50 cm de haut), un plant de curcuma en pot.`

 

Plantation de salades

 

Légumes recouverts « la nuit » : choux chinois, moutarde et semis d’épinard

Il faut dire que si le but est de fournir en légumes les deux foyers, l’envie de tout essayer explose l’efficacité de l’affaire dans tous les sens. Et une réelle méconnaissance de ce qu’est un sol et comment il fonctionne, ainsi que de la biologie des plantes, font que les résultats sont à mon avis bien en dessous de ce qu’ils pourraient être.
Birgitta apprend essentiellement sur internet, participant à plusieurs groupes de discussions et échangeant en permanence avec d’autres jardiniers vivant dans le nord du monde. Elle cherche et trouve notamment des variétés qui supportent bien le froid et à développement rapide. Beaucoup viennent de Russie. Mais le Finnmark reste particulier dit-elle, car c’est sans doute la région la plus au nord où l’on peut cultiver quelque chose. La raison est, ici aussi, l’influence du Gulf Stream, ce courant chaud qui remonte l’océan atlantique depuis la Mer des Sargasses (où les anguilles vont pondre, au passage) jusqu’au nord de l’Europe. Il est attiré par la coulée d’eau froide vers les grands fonds (l’eau froide est plus dense que l’eau chaude) qui a lieu au niveau de l’Islande (de mémoire, ça date de mes cours d’océanographie). En gros, l’eau de surface qui vient boucher le trou de l’eau qui a coulé entraîne le mouvement qui crée le Gulf Stream .
Bref, grâce à cette eau chaude sur nos côtes, l’ouest de l’Europe a un climat plus clément que les régions de mêmes latitudes ailleurs dans le monde. Du coup Birgitta se retrouve avec des conditions de cultures uniques au monde, elle a du mal à trouver réponse à toutes ses questions sur le net. Il faut donc aussi expérimenter.

 

Faible épaisseur du sol brun dans ces régions

Un autre problème de base que je n’ai pas encore mentionné est la quasi absence de sol brun, cultivable. Il y a un sol très foncé sur 5-10 cm puis c’est un sol jaune, sans beaucoup de vie. Depuis qu’elle a commencé à jardiner (il y a 3-4 ans seulement) Birgitta prépare son sol en important de la terre noire venue de zones décapées, des algues qu’elle va chercher sur la plage, et beaucoup, beaucoup de terreau en sac. Ce dernier sert pour la préparation de tous les plants mais aussi sur place au moment de toute plantation : on creuse un trou voire une tranchée dans laquelle on met le terreau puis les plants.

 

Birgitta et Randolf ramassent des algues

Ce que Birgitta aime dans ce recours aux sacs est l’absence de mauvaise herbe. Elle se méfie des apports d’algues et importations de sols décapés parce qu’ils amènent beaucoup de mauvaises herbes (c’est vrai que l’on voit plein de pousses se développer dans les amoncellements d’algues). Pendant mon séjour je n’ai pas réussi à cerner dans quelle mesure il s’agit d’un réel problème particulier à la région d’avoir des mauvaises herbes coriaces contre lesquelles il faut des précautions draconiennes (les mêmes que pour des plantes comme les rumex, chiendent, liserons), où s’il s’agit de mesures de confort comme chez beaucoup de jardiniers qui veulent n’avoir à se pencher que pour récolter. En tout cas nous avons pas mal échangé sur ces aspects. En terme de sol tous est fait au hasard, sans comprendre les processus et les besoins d’un sol. Il n’y a pas deux boîtes avec le même sol, et on ne connait pas le pH.

 

Plants attendant d’être plantés dans la serre

 

Plantations dans la petite serre

Par ailleurs le fumier de moutons de la ferme de Svanhilt et Bjønar est sous-utilisé. Végétarienne depuis son enfance Birgitta n’est pas du tout attirée par tout ce qui est du ressort de l’élevage, alors elle n’y pense pas trop, à ce fumier qui ne sert à rien. J’ai mis en évidence que c’était dommage et qu’il fallait profiter de cette source de nutriments et de micro-organismes pour préparer son sol pour les végétaux.

La saison est courte et Birgitta veut aussi tout faire en même temps, préparer le sol et planter et semer dans la foulée. J’ai essayé de faire passer la notion de travailler en deux temps : une saison pour préparer du bon sol et avoir des bonnes cultures l’année suivante. Il y a la place pour faire des rotations en ce sens. Il faut prendre le sol comme une culture vivante à part entière, le préparer, le nourrir, faire en sorte que les micro-organismes travaillent bien, etc. Quand le sol tourne, alors les plantes se sentent bien.
La notion de faire des faux-semis était pour elle inenvisageable par manque de temps dans la saison. Mais là aussi, en en faisant pendant une saison pour assainir le sol elle pourrait se passer de bien des sacs de terreaux l’année suivante.

Bref, une organisation à mettre en place.

 

Boîtes à fraisiers

En attendant j’ai pu goûter quelques tomates. J’ai aussi savouré des carottes semées très tôt en pépinière dans des boîtes tetra-brick : ingénieux non ?
Les salades ici n’atteignent jamais la forme pleine et entière que nous leur connaissons en France : les feuilles sont collectées au fur et à mesure qu’elles grandissent pour les besoins de la table. Idem pour le persil, le kale, les bettes qui passent en petites feuilles dans les salades vertes.
J’ai aussi goûté un concombre. Et des poireaux, aneth et fruits rouges de l’année dernière : Birgitta récolte, émince et congèle pour répartir la consommation sur l’année.
Les poireaux restent très petits. Leur taille maximum est la taille minimum des poireaux que je vendais à la ferme, en petits poireaux pour vinaigrette. Mais ici ça pourrait être mieux, en leur mettant un filet P17 (c’est le nom en jargon maraîcher, venant des premiers vendus mais qui n’est plus vraiment approprié (comme frigidaire pour les réfrigérateurs)) ou un tunnel nantais ils auraient plus chaud et ça leur profiterait. En prenant des variétés résistant au froid Birgitta pensait faire au mieux, mais je lui ai dis que survivre au froid n’est pas synonyme de bien se développer au froid ; les conditions optimales restent un peu de chaleur. Surtout des années comme celle-ci. A 6°C les plants stagnent.

 

Carottes semées dans des boîtes Tetra Brick dans lesquelles elles ont grandi. Puis quand la température l’ permis la boîte a été ouverte dans le fond et plantée en terre. les carottes ont fini de se développer et on les a dégusté version carottes nouvelles de printemps.

Le jardin n’est pas fini : il y a encore quelques boîtes en bois à construire et installer ; ce sera normalement fait cette année, si la pluie n’empêche pas de peindre préalablement les planches pour en protéger le bois. Il y a deux serres à mettre en route : une nouvelle chez Birgitta et Randolf, et une encore plus grande chez Svanhilt et Bjørnar. Cette dernière aurait due être opérationnelle cette année mais elle a servi d’abris pour les moutons l’hiver dernier et il y a encore une brebis malade qui y séjourne avec son petit. Les plants de tomates étaient prêts pourtant, alors après parlementations (qui durent des semaines parce que souvent indirectes et à moitié formulées) on s’est lancé dans une expérience un peu dingue. De toute façon on n’avait rien à perdre.
Une tranchée a été faite au milieu de la serre dans le fumier pailleux, on y a mis du terreau puis les plants de tomates. Voir photo, affaire à suivre !

 

Ligne de plants de tomates dans une serre ayant servi d’étable

Birgitta est une femme vraiment formidable, très enthousiaste, avec plein de connaissances, d’ouverture d’esprit, d’humour. Elle aime la Nature et la vie. A 71 ans elle n’est à la retraite que depuis 4 ans ; ici comme au Danemark les gens travaillent jusqu’à 67 ans, quel que soit le métier, et sans ronchonner. Auparavant elle a tenu un magasin de produits de santé naturelle à Alta. Avec son mari Randolf (qui a 81 ans) elle a acheté une maison à Borselv pour y passer leur retraite, parce qu’ici les prix sont beaucoup plus bas. Elle est très active, aide une personnes âgée du village à faire ses courses, bouillonne de projets et d’envies de faire passer le message que des bonnes habitudes de vie épargnent de nombreuses peines.
J’ai vraiment aimé les moments passés avec elle, nos échanges. On se ressemble sur pas mal de points aussi ce qui nous rendait souvent complice.

Merci de ton accueil et de ton énergie Birgitta. Et ne m’en veux pas de t’avoir 1) prise en photo et 2) les avoir mises en ligne! Chacun son tour 😉

J’aimerais bien revenir la voir un jour. J’aimerais passer un hiver au Finnmark. Le ferais-je ? Si tous les coins où je m’arrêtent me font cet effet j’aurai du mal.
Je me jette dans l’avenir de mon voyage sans attente et sans fixer les choses. Place à la mouvance et droit aux changements. Tout est flou.

Alors que serai-je demain ?

 

 

 

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